La traduction des significations contextuelles et procédurales des marqueurs discursifs semble être un thème de recherche assez complexe se trouvant à mi-chemin entre la pragmatique linguistique, la traductologie et la sémantique. Le concept de ‘marquer discursif’ se réfère, d’habitude, à un large éventail d’items ou syntagmes (mais, alors, donc, ben, voilà, en fait, voyons, etc.), qui présentent les caractéristiques communes suivantes (a) ils constituent des unités non-référentielles, invariables; (b) ils donneent des ‘instructions’ sur la manière dans laquelle le discours a été élaboré et / ou doit être interprété (Bazzanella 1995: 225 ; Ghezzi/ Molinelli 2014, Sainz 2012 : 735).
Dans cette communication nous nous proposons de faire une analyse sémantique contrastive de l’italien anzi et de ses équivalences romanes, pour mettre en évidence (i) le fait que chaque système linguistique utilise des structures qui actualisent des significations plus ou moins explicites ; (ii) la complexité et la difficulté de traduire les valeurs sémantiques et contextuelles assez fines des marqueurs discursifs, même s’il s’agit des langues apparentées, romanes dans notre cas.
En italien contemporain, les emplois fondamentaux du lexème anzi (dérivé du lat. ANTE ou ANTEA « antérieurement », en position prévocalique) sont classifiés dans la littérature en quatre catégories (cf. Treccani, s. v. anzi ; Bazzanella 2003 : 41-64 ; Sainz 2012 : 735-746 ; Visconti 2015 : 105-116) :
(i) emplois à valeur adverbiale temporelle (déictique), exclusivement dans le cadre de la locution poc’anzi, exprimant l’antériorité et équivalant à prima : l’ho incontrato poc’anzi «je l’ai rencontré tout à l’heure »;
(ii) emplois à valeur adversative, équivalant à invece, all’opposto, al contrario (Non mi disturbi affatto, anzi mi fai piacere «vous ne me dérangez pas / nullement, au contraire même/ bien au contraire, cela me fait plaisir»), souvent dans des phrases elliptiques corrélées obligatoirement à une proposition à la forme négative : non è avaro, anzi! «il n’est pas radin/ avare, bien au contraire »;
(iii) emplois à valeur emphatique, focalisatrice (hai agito male, anzi malissimo « tu as mal agi, même très mal ») ;
(iv) emplois à valeur corrective, de reformulation, équivalant à o meglio, o piuttosto : ti manderò a dire qualcosa, anzi ti telefonerò in serata « je te le ferai savoir, ou mieux je téléphonerai ».
En italien contemporain, anzi est employé surtout comme marqueur discursif de reformulation (MDR). À la différence des autres MDR, non seulement de l’italien, mais des autres langues romanes aussi, ce marqueur n’introduit pas une simple reformulation, donc le locuteur n’exprime pas une espèce de paraphrase, un syntagme quasi synonyme d’un énoncé prononcé auparavant. Dans une structure de type ‘p anzi q’, la deuxième phrase, q, n’est pas un simple synonyme de p, ‘mieux exprimée’ : le cose non migliorano, anzi peggiorano « les choses n’améliorent pas, au contraire, elles empirent », nous avons des antonymes (migliorare vs. peggiorare « améliorer vs. empirer ») qui emphatisent une inversion de la polarité, ‘non p, anzi (q)’ signifiant « non pas p, (bien) au contraire, (q) » (Visconti 2015, 105). Donc entre les deux phrases il se manifeste une relation adversative, en de nombreux cas grâce à la présence d’un antonyme. S’ajoute aussi les situations discursives où le locuteur actualise différents degrés de correction scalaire et, parfois, il fait même une correction radicale.
Cette richesse discursive est rendue dans les trois autres langues romanes examinées par un grand nombre de moyens (conjonctions simples ou composées, expressions figées, constructions scalaires), chacun illustrant une des acceptions ou des emplois du mot italien. Par exemple, pour les emplois à valeur emphatique, les connecteurs additifs scalaires équivalents à anzi sont : plutôt, même, voire (en français), es más, más aún, incluso, ni siquiera, al menos (en espagnol) et (ba) chiar, (ba) mai mult, (ba) mai ales, mai întâi de toate (en roumain). De même, pour les emplois à valeur corrective et de reformulation, anzi a comme équivalents romans des structures plus ou moins explicites, telles que ou plutôt, ou mieux (en français), mejor dicho (en espagnol), mai bine zis, aș zice chiar (en roumain).
Notre démarche enrichit et complète la présentation de l’évolution diachroniques du mot anzi (Bazzanella 2003, Visconti 2015, 2017) car notre étude (i) s’occupe pour la première fois de l’ensemble des emplois discursifs, procéduraux du mot en italien contemporain ; (ii) fait un parallèle entre ces emplois et leurs équivalents en trois autres langues romanes, français, espagnol et roumain. Une contribution inédite est aussi le cadre théorique proposé, fondé sur la théorie de la conversation de Grice (1975) et les démarches cognitives actuelles en sémantique (Fodor 1975) et dans la pragmatique de la pertinence (Sperber/ Wilson 1996, 2007).