L’article explique d’abord pourquoi certains chercheurs (comme Arjoca-Ieremia 2011, Timoc-Bardy 2013, Zafiu 2013) mettent en doute l’existence d’une concordance des temps en roumain :
– l’existence du présent anaphorique (mi-a spus că Ion e bolnav « il m’a dit que Jean était (litt. est) malade » ;
– l’emploi d’une des formes du futur ‘standard’ pour exprimer la postériorité par rapport non seulement à un présent (Ion spune că mâine va veni/ o să vină la Bucureşti « Jean dit qu’il viendra demain à Bucarest ») mais aussi à un passé (Ion spusese că a doua zi va veni/ o să vină la Bucureşti « Jean avait dit qu’il viendrait (litt. viendra) le lendemain à Bucarest »). Ce phénomène n’est pas nécessairement lié au problème de la concordance, car des langues à concordance ont neutralisé partiellement l’opposition entre les deux axes, par exemple en français contemporain comme le français (neutralisation de deux axes pour le subjonctif) ;
– l’expression fréquente de l’antériorité par rapport à un passé par le passé composé au lieu du plus-que-parfait (mi-a spus că a fost la Bucureşti acum o săptămână « il n’a dit qu’il avait été (litt. a été) à Bucarest il y avait une semaine ».)
L’auteur reprend et approfondit la découverte de Laura Vasiliu (1966) selon laquelle, en roumain, l’emploi des temps dans les subordonnées se conforme à deux modèles prototypiques : le ‘type’ complétive d’objet direct (mais aussi les complétives d’objet indirect, les subordonnées sujet et prédicat, les interrogations indirectes) et le ‘type’ subordonnée relative (qui décrit aussi l’emploi des temps dans les subordonnées circonstancielles de temps, de manière, concessives).
Le premier type se caractérise par la possible occurrence du ‘présent anaphorique’, pour exprimer la simultanéité entre les prédications de la principale et de la subordonnée. Cependant les formes du présent dans les complétives est souvent déictique, avec l’inclusion, au moins partielle, de t0 dans l’intervalle. Le présent d’une phrase comme mi-a spus (PC) că e (PR) bolnav La préférence des locuteurs roumains pour le passé composé au lieu du plus que parfait pour exprimer une antériorité dans le passé s’explique par le coût cognitif élevé de cette forme : c’est une forme longue et souvent irrégulière.
Le présent anaphorique n’apparait pas dans les subordonnées du deuxième type, qui présentent une séquence temporelle très similaire à celle des langues littéraires ‘à concordance’ : l-am cunoscut pe Petre care era (IMP)/ a fost (PC) director (simultanéité)// care fusese (PQP)/ a fost (PC) director (antériorité)// care va fi (FUTUR)/ avea să fie (FUTUR-DU-PASSÉ) director « j’ai connu Pierre qui était/ avait été/ serait directeur ».
L’auteur considère que toutes ces observations conduisent à la conclusion que l’emploi des temps verbaux en roumain, dans les principales ou dans les subordonnées, est loin d’être libre.